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Pascal Lamy, Président du Forum: discours d’ouverture du Forum de la Mer-Bizerte, 22 septembre 2019

Chers amis,

Mon propos de ce matin sera consacré aux grands enjeux qui occupent les amis de la mer et des océans et que notre Forum a pour vocation de traduire, ici et maintenant, en Tunisie, en actions concrètes tant il est vrai qu’entre les grandes idées que nous avons tous sur ce que nous devons faire et la réalité de tous les jours, il y a encore un grand écart qu’il nous faut nous efforcer de combler.

Je commencerai par situer quelques-uns de ces grands enjeux du temps présent dans les espaces maritimes, pour esquisser ensuite quelques-uns des cadres et des plans d’action en cours et pour, enfin, souligner à quel point la méthode qui a été adoptée en Tunisie pour préparer ce forum me paraît prometteuse.

Ces grands enjeux dont je vais dire un mot, je les ai côtoyés, fréquentés, ils me sont d’un certain point de vue familiers depuis qu’il y a très très longtemps, quand j’étais jeune, je fus officier de marine. C’est alors que et j’ai contracté le virus des espaces marins. Ensuite comme Commissaire Européen, comme Directeur Général de l’OMC, comme membre de la Commission Globale des Océans qui a provoqué l’accouchement de ce fameux objectif 14 des objectifs du développement durable des Nations Unies, objectifs qui guident toute l’action internationale entre maintenant et 2030. Évidemment aussi à la présidence de cette mission Océans qui vient d’être créée à Bruxelles et qui proposera les grandes actions de l’Union Européenne dans la décennie à venir, en particulier en matière de recherche et d’innovation. Aussi, d’un certain point de vue, comme président du Forum de Paris pour la paix qui cette année, les 12 et 13 novembre, consacrera comme l’année dernière une partie de ses travaux à ces questions.

J’évoquerai quatre grands enjeux au plan global : l’environnement, l’économie, la géopolitique et la science.

L’environnement, parce que nous vivons un drame environnemental océanique.

L’économie, parce que nous constatons les impasses d’une économie bleue non soutenable.

La géopolitique, parce qu’elle demeure une dimension essentielle des espaces maritimes.

La science, tant il nous reste à connaître de ce qui se passe dans nos systèmes marins.

L’environnement: que nos écosystèmes marins soient gravement menacés est désormais une évidence. Le réchauffement climatique, la dégradation de la biodiversité, l’acidification, les pollutions, les pullulations, l’augmentation du niveau des mers, tous ces dangers augmentent rapidement, entraînant ce qu’il faut bien appeler une mort lente. Celle du poumon le plus essentiel pour la vie sur cette planète, ne serait-ce que parce qu’il absorbe entre un quart et un tiers des émissions de gaz carboniques. Je n’insiste pas sur ce point: le rapport final du GIECC Océan et Climat qui va être rendu public à Monaco dans quelques jours nous le rappellera fortement.

L’économie: la mer est la septième économie de cette planète et devrait d’ailleurs siéger au G7 ou au G20 en tant que telle mais comme une grande malade. Malade parce que nous, les humains, nous prenons trop aux océans, et nous y rejetons trop. Combien? On ne sait pas vraiment, mais ce qui est sûr c’est que dans les deux cas c’est trop. Et ceci débouche sur des défis essentiels, en matière de nourriture avec l’appauvrissement des ressources halieutiques, avec l’exploitation excessive de certains fonds marins et avec les dégradations littorales qu’entraîne souvent le tourisme, qui représente à peu près 10% de l’économie mondiale. Nous connaissons la voie à suivre, c’est de faire de l’économie bleue une une économie circulaire. Je crois que je ne choquerai personne ici en disant que nous en sommes encore très loin.

La géopolitique: parce que c’est une dimension qui influe considérable sur les politiques des grands acteurs internationaux. La maîtrise des mers a toujours été un instrument de puissance, qui ont toujours voulu sécuriser les flux maritimes dont elles avaient besoin. C’est encore le cas aujourd’hui. Il suffit de regarder comment la Chine est en train de développer sa présence maritime, ses gigantesques projets d’infrastructures pour la fameuse nouvelle version des routes de la soie, ce qui se passe à Colombo au Sri Lanka qui deviendra est un port majeur sur la voie de la pénétration chinoise dans les circuits économiques mondiaux. Regardez la vitesse vertigineuse avec laquelle la Chine augmente le nombre de bâtiments qui portent son pavillon sur diverses mers du monde. Ce sera encore plus le cas dans le futur si on doit considérer que, d’ici un siècle, les trois quarts des plus grandes villes mondiales qui accueilleront les deux tiers des dix milliards d’humains seront des ports, ce qui changera encore la géopolitique maritime.

Et puis, enfin, la science: D’abord parce que bien des phénomènes physiques, chimiques, biologiques, géologiques de cet immense univers marin nous sont encore inconnus. Ensuite parce que nos mers et nos océans recèlent, nous le savons maintenant, à un potentiel à peine entamé de nouveaux produits, de nouvelles technologies. Qu’on songe aux algues pour remplacer une partie de notre alimentation carnée, avec les conséquences positives que cela aurait pour le changement climatique, ou qu’on songe à tout ce qui est en préparation dans le domaine des cosmétiques par exemple. Il y a là des possibilités formidables, pour ne pas parler de toutes les promesses du biométisme, autre nouvelle frontière à explorer.

Donc, tous ces enjeux, nous les connaissons, ou nous les pressentons. Reste à en tirer les conséquences pour redresser la situation, ce qui est encore possible pour quelque temps.

Certes, au niveau global, régional, ou local, les plans d’actions pour traiter ces grands enjeux sont nombreux; les rencontres se succèdent; les déclarations fleurissent; mais les actions se font trop attendre.

De mon poste d’observation global, certaines actions en cours se détachent. C’est le cas dans trois domaines :

La protection des océans et des mers, avec l’extension des zones marines protégées. On doit être aux alentours à un peu plus de 10%du total alors que l’objectif d’ici quelques années serait plutôt de l’ordre de 30%. Mais on progresse.

La surpêche, dans laquelle un certain nombre de disciplines sont en train de voir le jour.

Les plastiques et déchets, et ceux d’entre nous qui ont vu ce film hier soir dont on ne peut sortir que complètement sonné savent effectivement que parce que l’opinion publique a commencé à prendre en compte cette réalité des actions sont en cours.

C’est une liste un peu courte me direz-vous par rapport à l’énormité des enjeux que j’ai mentionnés. Mais il y a d’autres actions en préparation, notamment dans le cadre des Nations Unies avec cet objectif 14 qui se décline en une dizaine de cibles. Il y a des conversations et négociations en cours pour aménager la gouvernance de la haute mer. L’Unesco étend son activité à un certain nombre de patrimoines aquatiques et subaquatiques. L’Organisation Mondiale du Tourisme, dont je préside le comité d’éthique, vient d’adopter la semaine dernière un traité sur l’éthique du tourisme qui traite notamment de l’impact environnemental et maritime des activités touristiques. Il y a des négociations à l’Organisation Mondiale du Commerce sur les disciplines en matière de surpêche. La Banque Mondiale a petit à petit réorienté le financement d’infrastructures dans une direction plus compatible avec la survie des espèces aquatiques. Et le G7 s’occupe régulièrement des océans qu’il s’agisse des initiatives sur les récifs coralliens ou de cette initiative canadienne d’une alliance pour la résilience océanique.

Au plan régional, et notamment dans l’espace euro-méditerranéen les choses sont un peu plus précises, un peu plus concrètes, en raison de l’engagement de l’Union pour la Méditerranée, du Sommet des deux rives, et surtout de l’Union Européenne qui, comme vous le savez, est fortement investie dans le domaine qui nous intéresse aujourd’hui, et qui le sera encore davantage dans les années qui viennent si j’en crois les annonces de Madame Von der Leyen, la nouvelle Présidente de la Commission européenne lors de son discours d’investiture devant le Parlement européen. Ici, à Bizerte, on connait ce projet phare de dépollution du lac. Il y a des actions d’assainissement en Tunisie qui sont aidées et financées par le programme POLMED. Il y a des zones marines qui voient le jour au Nord des îles Kuriat, et bien d’autres programmes de coopération.

Enfin et j’en terminerai par-là, évidemment, au plan local avec toutes les initiatives qui nous réunissent aujourd’hui à Bizerte et qui empruntent des voies nouvelles. Elles sont pluri-acteurs, menées par des collectivités locales, par des entreprises, des associations, des organisations non-gouvernementales, des individus qui complètent et parfois remplacent l’action souvent trop timide des pouvoirs publics. Elles sont à base de projets précis, c’est tout le sens d’”amwej”, “la vague”, qui a accompagné la saison bleue, et vaillamment préparé notre forum de Bizerte qui va récompenser les meilleurs projets de toutes celles et de tous ceux qui ont envie de boucher les trous de la raquette, et il y en a encore pas mal, et qui cherchent du soutien financier, de l’aide politique ou de la visibilité médiatique.

Je crois beaucoup à cette formule, celle que nous avons employée ici, et qui est aussi, au plan mondial, celle du Forum de Paris pour la Paix: des acteurs pour des solutions, des laboratoires où règnent souvent un esprit d’entreprise, un esprit de coopération, et une volonté de parvenir à des résultats concrets; un esprit ma foi un peu absent des structures étatiques et diplomatiques. Je le dis en espérant que ni les ministres ni les diplomates présents, et il y en a d’excellents dans cette salle ou sur cette tribune, ne m’en voudront de cette formule un peu mordante.

Je conclurai ce propos introductif à nos travaux d’aujourd’hui en rappelant une formule qui m’a frappé et qui a été employée par le Président du Chili que j’accompagnais dans l’Antarctique en janvier dernier au titre d’une coalition qui s’appelle Antarctica 2020 et dont l’objectif est d’entourer l’Antarctique de zones marines protégées pour éviter l’appauvrissement des ressources marines qu’engendre la fonte des glaces et des neiges. Bien sûr, je reconnais que ce n’est pas le problème numéro un, ici, à Bizerte, mais comme vous le savez, les océans les mers, les eaux, salées ou douces, font système comme disent les scientifiques. Cet homme fortement engagé pour la survie des milieux marins disait à l’époque et je le cite : “Pour ce qui est de la mer et des océans nous sommes la première génération à comprendre la catastrophe qui nous guette, et nous sommes la dernière à pouvoir l’empêcher.”

Mesdames, messieurs chers amis, ce que Sebastian Pinera a dit ce jour-là, bien loin d’ici, en une phrase forte, c’est que le temps presse.

C’est pourquoi je souhaite, au nom de tous les organisateurs que je remercie encore pour leurs efforts, que la Tunisie devienne pionnière dans cette entreprise de régénération et de mise en valeur raisonnable des écosystèmes marins qui font, et j’en ai l’expérience, une grande partie de son identité, de sa spécificité, de son histoire, de sa culture, et, disons le tout simplement, de sa chaleur et de son charme.

Merci pour votre attention.

 

Pascal Lamy

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